En France, aucune loi n’encadre encore le congé menstruel. Certaines entreprises n’ont pourtant pas attendu pour agir. Mieux, de plus en plus de voix, comme celle de Camille Aumont Carnel, fondatrice du compte instagram @jemenbatsleclito, défendent une autre approche. Apprendre à composer avec son cycle menstruel plutôt qu’à le subir, pour en faire un levier de productivité dans l’entreprise.
Par Paili Augier
Publié il y a 2 mois
Crampes, migraines, fatigue, vertiges… Autant de symptômes ignorés, tus, et parfois même minimisés dans le monde du travail. Pourtant, selon un sondage Ifop de 2022, 53 % des salariées menstruées déclarent souffrir de douleurs pendant leurs règles, dont 47 % des femmes de 35 à 49 ans. De quoi tordre le cou à l’idée reçue selon laquelle la douleur s’atténuerait avec l’âge.
Une étude de 2004 de l’Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale (Inserm) va plus loin : 20 à 40 % des femmes en âge de procréer souffriraient de syndrome prémenstruel (SPM) sous une forme modérée à sévère, et 5 % dans sa version la plus intense. Malgré ces chiffres, en France, impossible aujourd’hui de s’absenter pour des règles trop douloureuses sans passer par la case arrêt maladie. Une réalité qui pénalise les femmes, alors qu’elles disposent pourtant du même nombre de jours de congé que les hommes.
Où en est le congé menstruel, en France et ailleurs ?
Face à ce constat, en 2024, deux élus de gauche proposent un arrêt menstruel : treize jours d’absence par an, sans certificat médical, pour les femmes souffrant de règles incapacitantes. Le texte est rejeté quelques jours plus tard. Depuis, silence radio. La France a clairement un train de retard.
Le Japon fait figure de pionnier : le congé menstruel y est un droit depuis 1947. En Europe, c’est l’Espagne qui ouvre la voie en 2023. Depuis juillet 2025, Fribourg, en Suisse, propose 3 jours de congés payés sans certificat. En Zambie, un congé par cycle menstruel est accordé, là aussi sans justificatif, depuis 2015.

Et les entreprises françaises, elles font quoi ?
En attendant qu’une loi tranche la question, certaines boîtes n’ont pas attendu le feu vert de l’État pour agir.
Le public : coincé par la loi
C’est dans cet esprit que la Métropole de Lyon a instauré, fin 2023, un congé menstruel de deux jours par mois pour ses agentes souffrant de règles douloureuses. Problème : une collectivité ne peut pas inventer un nouveau droit toute seule. Dans la fonction publique, les congés sont fixés par la loi, pas par une délibération municipale. Saisi par la préfecture, le tribunal administratif a tranché : sans texte national, la mesure n’avait aucune base légale. Le congé lyonnais est aujourd’hui suspendu, comme la plupart des dispositifs similaires ailleurs en France, à Toulouse ou à Grenoble. L’expérimentation aura au moins eu le mérite de mettre le sujet sur la table.
Le privé : (presque) carte blanche
Dans le privé, la donne change. Un accord d’entreprise, ou même une simple décision de la direction, suffit pour avancer sans attendre la loi. C’est ce qu’a fait Louis Design en 2022. Cette entreprise toulousaine de fabrication de mobilier de bureau accorde à ses salariées une journée de congé menstruel rémunérée par mois, sans certificat médical. L’idée n’est pas venue d’en haut, mais d’une salariée. Elle avait remarqué qu’une collègue s’arrêtait parfois de travailler au bout de deux heures, épuisée par des règles trop douloureuses, et devait alors poser une journée entière. Le sujet est remonté jusqu’au PDG, Thomas Devineaux, et l’ensemble des équipes a validé la mesure.
Le dispositif s’adapte aux conditions de travail de chacune : celles qui sont derrière un bureau peuvent télétravailler, celles en atelier prennent directement leur journée. « Pour moi, il est évident qu’entre une personne qui passe sa journée à souffrir et à prendre des médicaments, et une autre qui peut réellement se reposer, la seconde sera bien plus engagée et productive dans son travail ! », résume le dirigeant.

Manager avec (et non contre) son cycle
La vie menstruelle d’une femme ne se résume pas à quelques jours de règles par mois. Elle s’inscrit dans un cycle long. Celui d’une vie entière, de la puberté à la ménopause, en passant par la périménopause, soit environ 38 ans durant lesquels un cycle plus court se répète, chaque mois, avec son propre lot de symptômes. Le cycle syncing propose justement de penser ce rythme autrement. Organiser son emploi du temps professionnel en fonction des quatre grandes phases hormonales.
Camille Aumont Carnel en a fait l’expérience concrète. Fondatrice du compte féministe @jemenbatsleclito, suivi par près de 700 000 personnes sur Instagram, elle y aborde sans filtre des sujets liés au corps des femmes, les règles y compris, et se dit elle-même touchée par l’endométriose. « J’ai calqué mon agenda sur mon cycle menstruel. Pendant la semaine de mes règles, tout se délocalise, je bosse à la maison en visio », raconte-t-elle. Une organisation affinée phase après phase : « Sur trente jours, je suis capable de te dire, en fonction de la phase dans laquelle je suis, comment adapter mon emploi du temps, et sur quels skills je vais vouloir capitaliser. » Juste avant ses règles, en plein SPM, elle devient « une machine de guerre » : confiance en soi, créativité et efficacité décuplées. Quand les règles arrivent, elle bascule plutôt sur l’administratif et les tâches de fond.
À chaque phase son super-pouvoir
• Règles : Fatigue et douleurs freinent le rythme, mais la lucidité grimpe. C’est le bon moment pour traiter les sujets de fond.
• Phase folliculaire (juste après les règles) : L’énergie remonte. Parfait timing pour lancer des projets et prendre des initiatives.
• Ovulation : Confiance en soi et aisance relationnelle au max. C’est le moment de participer à des réunions stratégiques, d’entamer des négociations, de faire de la prospection et de prendre la parole en public.
• Phase lutéale (avant les règles) : Sensibilité et esprit critique décuplés. Une période d’irritabilité accrue où le travail en solitaire semble être la meilleure option. La capacité de concentration et la créativité peuvent être décuplées.
De quoi renverser le regard porté par les employeurs sur le sujet : le cycle menstruel ne serait plus une contrainte à subir, mais une ressource à exploiter. « Comment est-ce qu’on peut tirer profit et capitaliser sur ces symptômes-là, dans une entreprise ? », interroge Camille Aumont Carnel avant d’aller plus loin encore : en s’organisant en fonction de son cycle, les femmes seraient « moins fatiguées, plus efficaces, et [feraient] gagner plus d’argent à leurs entreprises ». Reste que ce changement de regard suppose d’abord de lever le tabou des règles en société, avant d’espérer le voir infuser la stratégie des entreprises. « Une société qui ne prend pas en compte les besoins physiologiques de ses citoyens et de ses citoyennes, c’est une forme de violence, et c’est cruel », conclut-elle.


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